L’éducation est l’un des principaux leviers de construction des sociétés, de préservation de leur cohésion et d’amélioration du bien-être collectif. Sa mission ne se limite pas à transmettre des connaissances ou à développer des compétences. Elle contribue également à la formation de la personnalité, à l’ancrage des valeurs, à l’épanouissement de l’individu et à la préparation des citoyens aux exigences du développement.
Au Sénégal, la reconstruction du système éducatif engagée par l’État doit ainsi être envisagée bien au-delà d’une simple réforme des programmes, des méthodes pédagogiques ou des infrastructures scolaires. Il s’agit d’un véritable projet de société, voire d’un projet civilisationnel, dans lequel l’école joue un rôle fondamental : transmettre les savoirs, valoriser les héritages culturels et former les citoyens capables de construire un avenir commun.Cette ambition impose de prendre en compte les défis structurels auxquels le système éducatif sénégalais est confronté. Parmi eux figure la coexistence de deux grandes composantes qui évoluent souvent en parallèle : l’enseignement public et l’enseignement coranique. Héritée d’une histoire marquée notamment par la surveillance coloniale des écoles coraniques au XIXe siècle, les restrictions imposées au début du XXe siècle et la hiérarchisation des savoirs, cette dualité continue de soulever des questions de reconnaissance, de confiance et de souveraineté éducative.
À cette difficulté s’ajoutent les problèmes de qualité des apprentissages, d’adéquation entre les formations et les besoins de la société, de pertes scolaires ainsi que le nombre important d’enfants qui restent en dehors des structures éducatives, qu’elles relèvent de l’enseignement formel ou de l’enseignement coranique.Le rapport national d’analyse du secteur de l’éducation au Sénégal, réalisé en 2025 par l’UNESCO et l’Institut international de planification de l’éducation, souligne l’importance du phénomène des enfants âgés de 6 à 16 ans qui ne sont pas scolarisés.
Cette situation appelle des réponses urgentes et adaptées afin de permettre à ces enfants d’accéder à des structures d’éducation, d’orientation et d’encadrement. Au-delà de l’enjeu scolaire, il s’agit de prévenir les risques de marginalisation et de garantir à chaque enfant la possibilité de construire son avenir.Le paradoxe est d’autant plus préoccupant que le Sénégal consacre plus de 20 % de ses dépenses publiques totales au secteur de l’éducation. Si cet effort budgétaire témoigne de l’importance accordée à ce domaine, il invite également à s’interroger sur l’efficacité des politiques mises en œuvre, la répartition des ressources et les résultats obtenus. L’enjeu n’est donc pas seulement de mobiliser davantage de moyens, mais aussi de mieux les orienter vers les besoins réels des apprenants.Repenser les finalités de l’éducationLa reconstruction du système éducatif ne saurait se réduire à une révision périodique des programmes scolaires.
Elle doit ouvrir un débat de fond sur la finalité même de l’éducation au Sénégal et sur le modèle de société que le pays souhaite construire.Quel type d’être humain voulons-nous former ? Quel citoyen sénégalais souhaitons-nous préparer aux responsabilités de demain ? Quelle place faut-il accorder aux langues nationales, aux cultures locales et aux valeurs qui structurent notre société ? Comment préserver notre identité sans tomber dans le repli sur soi ? Comment raccourcir, lorsque cela est pertinent, la durée des cycles d’enseignement sans compromettre la qualité des apprentissages ?
Comment passer d’un enseignement essentiellement fondé sur la mémorisation à une pédagogie qui développe davantage l’analyse, le raisonnement, la créativité et la capacité à résoudre des problèmes ?À ces interrogations s’ajoute celle de l’insertion professionnelle. Dans un monde marqué par la transformation numérique, l’évolution rapide des métiers et l’émergence de nouvelles compétences, l’école doit mieux préparer les jeunes à l’emploi, à l’entrepreneuriat et à l’apprentissage tout au long de la vie.La question des langues occupe, à cet égard, une place centrale.
Le français, l’arabe et les langues nationales ne sont pas de simples outils de communication que l’on pourrait substituer les uns aux autres sans conséquence. Ils influencent l’accès aux connaissances, la compréhension des enseignements, l’expression des acquis et les possibilités de poursuivre un parcours scolaire ou professionnel.La cohérence du système éducatif dépendra donc de la capacité à construire des programmes complémentaires, à former des enseignants qualifiés, à harmoniser les méthodes d’évaluation et à mettre en place des certifications reconnues entre les différentes filières. L’objectif est de faire en sorte que les choix éducatifs des familles ne deviennent pas des obstacles à la poursuite des études ou à l’insertion professionnelle des enfants.
Dépasser la dualité entre l’école publique et l’école coraniqueParmi les défis à relever, la dualité entre l’enseignement public et l’enseignement coranique mérite une attention particulière. Tant que ces deux composantes évolueront dans des univers largement séparés, avec des passerelles insuffisantes et des mécanismes de reconnaissance inégaux, la reconstruction du système éducatif restera incomplète.
L’histoire récente du Sénégal montre pourtant que des avancées ont été réalisées. L’introduction de l’enseignement religieux optionnel, la création des écoles franco-arabes publiques au début des années 2000, l’adoption d’un cadre juridique en 2004, puis la mise en place de l’Inspection des daaras en 2009 et les différentes initiatives de modernisation témoignent d’une volonté de rapprochement entre les différentes composantes de l’éducation.Ces acquis constituent une base sur laquelle il est possible de construire.
Toutefois, les difficultés rencontrées dans la mise en œuvre de certaines réformes et la faible continuité de plusieurs initiatives montrent qu’une volonté politique, aussi forte soit-elle, ne suffit pas. Elle doit s’accompagner d’une vision cohérente, d’institutions efficaces, de moyens adaptés et d’un suivi rigoureux.L’objectif doit être de transformer la dualité actuelle en une complémentarité organisée, avec la perspective de bâtir un système éducatif national plus cohérent et inclusif.
Cela suppose de créer des passerelles permettant aux apprenants de passer d’un parcours à un autre, de faire reconnaître les connaissances déjà acquises et d’accéder à des certifications clairement définies.Une telle évolution ne signifie pas l’effacement des spécificités de chaque institution. Au contraire, elle doit permettre de préserver la vocation religieuse et éducative des daaras tout en offrant aux apprenants les moyens d’acquérir les compétences nécessaires à leur épanouissement social et professionnel. La reconnaissance des parcours doit aller de pair avec le respect de l’identité des institutions et des convictions des familles.Reporter cette transformation reviendrait à prolonger une fragmentation dont les conséquences peuvent affecter l’égalité des chances, la cohésion sociale et les perspectives de développement du pays.Reconnaître pleinement la place de l’enseignement islamiqueL’enseignement islamique occupe une place historique, religieuse et civilisationnelle majeure dans la société sénégalaise.
Malgré les difficultés matérielles, le manque de reconnaissance institutionnelle et les insuffisances de l’accompagnement public, il continue d’attirer un nombre important d’apprenants et de familles.Selon les statistiques attribuées, dans le document de référence, à un cabinet spécialisé, près de deux millions d’apprenants fréquenteraient les écoles coraniques. Ce chiffre, qui doit être apprécié au regard des méthodes de décompte et des périodes de référence utilisées, donne néanmoins une indication de l’ampleur de cette composante éducative.
Dans ces conditions, il serait inapproprié de considérer l’enseignement islamique comme un phénomène marginal, condamné à disparaître avec le temps, ou comme un concurrent de l’enseignement officiel qu’il faudrait affaiblir ou supprimer. Une telle approche ignorerait les réalités sociales, les aspirations des familles et le rôle que les daaras jouent depuis des générations dans la transmission des savoirs religieux et des valeurs morales.Il convient plutôt de reconnaître l’enseignement coranique comme une composante à part entière de l’espace éducatif national, avec son histoire, son identité, ses missions et ses acquis.
Cette reconnaissance doit se traduire par un dialogue institutionnel permanent, un accompagnement adapté et des mécanismes de coopération avec les autres structures éducatives.L’intégration ne doit donc pas être synonyme d’uniformisation. Il ne s’agit ni d’imposer un modèle unique à toutes les institutions ni de créer des systèmes étanches qui empêcheraient les apprenants de circuler entre les différents parcours. Il s’agit de construire une organisation dans laquelle chaque composante peut remplir sa mission tout en contribuant à une ambition nationale commune.Les progrès de la recherche pédagogique, les expériences réussies dans d’autres domaines de l’éducation et les outils modernes d’apprentissage peuvent contribuer à cette dynamique.
Leur utilisation devra toutefois tenir compte des réalités locales, des ressources disponibles et des besoins spécifiques des apprenants.Faire des Assises nationales des écoles coraniques un levier de transformationLes recommandations issues des Assises nationales des écoles coraniques représentent, dans cette perspective, un point d’appui important. Elles ne devraient pas rester de simples orientations, mais constituer une référence pour l’élaboration et la mise en œuvre des politiques publiques relatives aux daaras.Il serait donc regrettable de conduire la reconstruction du système éducatif sans tenir compte des conclusions de ces Assises. Une telle démarche risquerait de produire des réformes incomplètes, déconnectées des attentes d’une partie importante des acteurs éducatifs et des familles.
À l’inverse, les Assises ne devraient pas déboucher sur la création d’un système éducatif autonome, entièrement séparé de l’organisation nationale. Une telle option renforcerait les cloisonnements existants, compliquerait la reconnaissance des acquis et pourrait accentuer les inégalités entre les enfants.La voie à privilégier est celle d’une intégration progressive, fondée sur la concertation, la confiance et la complémentarité. Les acteurs des daaras, les responsables de l’enseignement public, les autorités religieuses, les enseignants, les parents, les collectivités territoriales et les partenaires techniques doivent pouvoir participer à la définition des mécanismes de mise en œuvre.Pour produire des résultats concrets, cette démarche doit reposer sur un cadre juridique clair et inclusif, une répartition précise des responsabilités, un calendrier public, des mécanismes de suivi et d’évaluation ainsi que des voies de recours accessibles aux acteurs concernés.
Elle nécessite également une administration compétente, capable d’accompagner les établissements, de soutenir la formation des enseignants, d’améliorer les conditions d’apprentissage et de garantir la reconnaissance des parcours. À cela doit s’ajouter un financement pluriannuel exceptionnel, proportionné à l’ampleur des besoins et aux objectifs poursuivis.La transparence dans l’utilisation des ressources et l’évaluation régulière des résultats seront tout aussi essentielles. Elles permettront de mesurer les progrès accomplis, de corriger les insuffisances et de maintenir la confiance entre les institutions et les bénéficiaires.
Construire une école au service de chaque enfantLa reconstruction du système éducatif sénégalais représente une occasion historique de réduire les inégalités, de corriger certaines injustices héritées du passé et de renforcer la cohésion nationale. Sa réussite ne se mesurera pas uniquement au nombre d’écoles construites, aux programmes révisés ou aux budgets mobilisés.
Elle devra surtout être appréciée à travers les possibilités réellement offertes à chaque enfant d’apprendre, de développer ses capacités et de poursuivre son parcours sans discrimination.Cela implique de mieux protéger les apprenants, de reconnaître la diversité des apprentissages, de créer des passerelles fonctionnelles entre les différentes structures et de garantir une égalité réelle des chances. Cela exige également de placer les besoins de l’enfant au cœur des décisions publiques, sans opposer les exigences de la formation religieuse à celles de l’acquisition des compétences nécessaires à la vie sociale, citoyenne et professionnelle.
Le Sénégal a besoin d’un système éducatif qui assume pleinement son histoire, valorise ses langues et ses cultures, respecte les convictions des familles et prépare efficacement les générations futures aux défis de leur époque. Un tel système ne peut se construire dans la confrontation permanente entre ses différentes composantes, mais dans leur reconnaissance mutuelle et leur articulation autour d’objectifs communs.L’urgence est désormais de passer des intentions aux actes.
La mise en œuvre sérieuse et progressive des conclusions des Assises nationales des écoles coraniques, articulée à la reconstruction globale du système éducatif, peut constituer un tournant décisif.Au-delà d’une réforme institutionnelle, c’est le choix d’un modèle éducatif et d’un projet de société qui se joue : celui d’un Sénégal capable de concilier ses héritages et les exigences de la modernité, de préserver son identité sans s’isoler et d’offrir à tous ses enfants les moyens de contribuer pleinement à son développement.Reconstruire l’école sénégalaise, c’est finalement faire le choix d’une éducation qui rassemble plutôt qu’elle ne divise, qui reconnaît les différences plutôt qu’elle ne les marginalise, et qui prépare chaque enfant à prendre sa place dans la société de demain.



