La lauréate sud-africaine du prix Nobel de la paix, Navi Pillay, accuse l’administration de Donald Trump de porter atteinte à l’indépendance de la Cour pénale internationale (CPI). Dans un entretien accordé à l’AFP, l’ancienne Haute-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme dénonce des sanctions qu’elle juge illégales, fustige le double standard américain face aux mandats d’arrêt internationaux et appelle Washington à renouer avec son engagement historique en faveur des droits humains.
La confrontation entre Washington et la justice pénale internationale prend une nouvelle dimension. Navi Pillay n’a pas mâché ses mots à l’égard de Donald Trump, dont l’administration a annoncé de nouvelles sanctions contre la Cour pénale internationale. Pour la magistrate sud-africaine de 85 ans, cette offensive contre une juridiction indépendante soulève de sérieuses questions de droit international et traduit une volonté politique de faire pression sur une institution chargée de poursuivre les auteurs présumés de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité et de génocide.
Dans son entretien avec l’Agence France-Presse, la lauréate du Nobel de la paix établit également un lien entre cette décision américaine et l’attribution de son prix. Elle estime que les sanctions annoncées peu après cette distinction ne relèvent pas d’une simple coïncidence, mais pourraient constituer une réaction au fait que Donald Trump n’ait pas été récompensé. Interrogée sur le message qu’elle adresserait au président américain, elle l’a invité à solliciter ses conseillers juridiques afin qu’ils lui expliquent les principes du droit international et les limites imposées aux tentatives d’ingérence dans le fonctionnement d’une cour internationale indépendante.
La CPI au cœur d’un bras de fer diplomatique
Derrière cette nouvelle escalade se trouve notamment le mandat d’arrêt délivré par la CPI contre le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, visé par des accusations liées à la guerre à Gaza. L’administration Trump, qui conteste cette démarche, a affiché sa détermination à affaiblir la juridiction internationale, allant jusqu’à promettre de la démanteler « brique par brique ». Les sanctions américaines visent à entraver ses activités et à compliquer le travail de ses responsables.
Pour Navi Pillay, cette attitude révèle une contradiction majeure dans la politique américaine. Elle rappelle que Washington avait salué le mandat d’arrêt émis par la CPI contre le président russe Vladimir Poutine, avant de s’opposer aux mesures judiciaires visant le dirigeant israélien. « C’est de la sélectivité, c’est faire deux poids deux mesures, et c’est inacceptable », déplore-t-elle.
Cette différence de traitement illustre, selon elle, les limites d’un système international dans lequel l’application de la justice semble parfois dépendre des alliances politiques. La magistrate reconnaît que les perspectives d’une arrestation de Benjamin Netanyahu demeurent incertaines, faute de volonté politique suffisante. Elle refuse toutefois de céder au pessimisme, convaincue que les obstacles à l’application de la justice internationale peuvent, avec le temps, être surmontés.
Au-delà de la controverse immédiate, Navi Pillay appelle les États-Unis à retrouver leur rôle traditionnel de défenseur des droits humains et des libertés fondamentales à travers le monde. Un plaidoyer qui intervient dans un contexte de fortes tensions entre les grandes puissances et les institutions judiciaires internationales, dont l’indépendance demeure un enjeu central de la lutte contre l’impunité.
Le Nobel, un combat à poursuivre malgré l’âge
Encore en train de mesurer la portée de sa distinction, Navi Pillay a également évoqué les inégalités persistantes dans l’attribution des récompenses internationales. Elle dit avoir d’abord eu du mal à croire à la nouvelle, soulignant la faible représentation des femmes parmi les lauréats et ce qu’elle considère comme une inégalité flagrante dans les pratiques passées.
À 85 ans, l’ancienne responsable onusienne reconnaît que son âge pourrait limiter sa capacité à poursuivre ses déplacements et ses campagnes en faveur de la justice internationale. Elle rappelle néanmoins avoir visité 79 pays durant son mandat de Haute-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, une expérience qui a marqué son engagement en faveur des populations vulnérables.
La récompense financière associée au prix Nobel, d’un montant de 12 millions de couronnes suédoises, soit environ 1,1 million d’euros selon les chiffres communiqués, pourrait également servir à soutenir des initiatives éducatives en Afrique du Sud, son pays natal. Navi Pillay envisage notamment des discussions avec l’Université du KwaZulu-Natal, qui a créé une unité portant son nom.
Son ambition est de contribuer à l’éducation des enfants et des jeunes, dans un pays où la mobilisation des financements demeure difficile. « L’Afrique souffre. L’Afrique du Sud souffre », souligne-t-elle.
Entre dénonciation des pressions politiques sur la justice internationale et volonté de transmettre son engagement aux générations futures, Navi Pillay entend ainsi faire de sa distinction une tribune supplémentaire pour défendre l’État de droit, l’égalité et la lutte contre l’impunité.



