Présenté comme un instrument de modernisation de la filière bois et de promotion du « made in Sénégal », le futur centre d’usinage de Diamniadio suscite des réserves chez certains professionnels du secteur. Ndiouga Diakhaté, de Prestige Bois, dénonce une initiative qu’il juge « suicidaire » pour l’artisanat sénégalais. Au-delà des ambitions industrielles affichées, le débat porte sur la place des menuisiers locaux, leur accès à la commande publique et les garanties d’un véritable transfert de compétences.La pose de la première pierre de cette infrastructure, le 24 septembre 2026, par le ministre de la Culture, de l’Artisanat et du Tourisme, Alpha Thiam, a relancé les discussions sur l’avenir de la filière bois. Inscrit dans le cadre du Projet Mobilier National (PMN), le centre ambitionne de moderniser les équipements, d’accroître les capacités de production des artisans et de faciliter leur accès aux marchés publics.
Toutefois, derrière cette volonté de renforcer la production nationale, des interrogations persistent quant aux retombées concrètes du projet pour les entreprises artisanales sénégalaises.Parmi les critiques formulées, Ndiouga Diakhaté, de Prestige Bois, estime que cette initiative pourrait fragiliser les acteurs locaux si leur participation n’est pas clairement définie et garantie. Le risque, selon les préoccupations soulevées, serait de voir les menuisiers et les ébénistes relégués au rang de simples sous-traitants, sans véritable maîtrise des décisions, des coûts et de la valeur créée.
Dès lors, une question essentielle se pose : comment industrialiser la production de mobilier sans marginaliser les artisans qui constituent le socle de cette filière ?Le partenariat industriel sénégalo-turc associé au projet alimente également les interrogations sur la dépendance technologique et le partage de la valeur ajoutée. Si l’introduction de machines modernes peut améliorer la productivité et la qualité des produits, son efficacité à long terme dépendra de plusieurs facteurs : la formation des artisans, le transfert effectif de compétences, l’accès aux pièces détachées et la capacité à assurer la maintenance des équipements.
Autant de conditions déterminantes pour éviter que la modernisation ne se traduise par une dépendance durable à l’expertise étrangère.L’accès à la commande publique constitue un autre enjeu majeur. Puisque le centre doit notamment contribuer à la fourniture de mobilier aux établissements publics, les modalités d’attribution des marchés devront garantir des opportunités réelles aux petites et moyennes entreprises artisanales.
La transparence des procédures, les critères de sélection et les conditions de participation des professionnels seront essentiels pour éviter que les bénéfices du dispositif ne soient concentrés entre les mains des structures les mieux équipées ou les mieux positionnées.
Au-delà des considérations économiques, la préservation du savoir-faire national demeure une préoccupation centrale. La production en série peut répondre aux besoins croissants des administrations et des collectivités, mais elle ne saurait se faire au détriment de la créativité, de la qualité des finitions et des spécificités de l’ébénisterie sénégalaise. Les interrogations soulevées par Ndiouga Diakhaté sur les conditions de négociation des partenariats et la place accordée aux organisations professionnelles appellent ainsi des éclaircissements.
La publication des conventions, la clarification des responsabilités et une concertation effective avec les chambres de métiers permettraient de mieux apprécier les garanties offertes aux acteurs nationaux.Le centre d’usinage de Diamniadio cristallise ainsi un débat fondamental sur l’orientation de la politique industrielle du Sénégal : moderniser les outils de production tout en consolidant les entreprises artisanales locales.
Pour atteindre les objectifs du Projet Mobilier National, les ambitions affichées devront s’accompagner de mécanismes concrets en matière de formation, de transfert technologique, d’accès aux marchés publics et de valorisation des savoir-faire nationaux. Les autorités et les responsables du projet sont donc attendus sur ces questions.
Car la réussite du « made in Sénégal » ne se mesurera pas seulement au volume de mobilier produit, mais aussi à la capacité de cette initiative à créer de la valeur localement, à préserver les emplois et à renforcer durablement la compétitivité des artisans sénégalais.



