Près de deux millions d’attestations délivrées au Sénégal en 2025 et plusieurs centaines de millions de francs CFA versés aux victimes : la Carte Brune Cedeao s’impose progressivement comme un outil essentiel de protection des usagers de la route. Ce mécanisme régional d’assurance automobile facilite également les échanges entre les pays d’Afrique de l’Ouest, malgré des retards persistants dans le règlement de certains dossiers.
Pour Abdou Lahat Thiaw, transporteur, la Carte Brune a été déterminante après un grave accident survenu sur l’axe Saraya-Kédougou. Son véhicule, alors remorqué, avait été violemment percuté par un camion immatriculé au Mali. Grâce à ce dispositif, il a pu bénéficier d’une indemnisation.
Un autre témoignage illustre l’importance de ce mécanisme pour les victimes et leurs familles. À Guédiawaye, Abdoulaye Sylla, un enfant de quatre ans, a perdu la vie après avoir été fauché par un véhicule immatriculé en Gambie. Selon son oncle, Ibrahima Ndong, la famille a bénéficié d’une indemnisation grâce à la Carte Brune.
« Même si cela ne peut pas remplacer leur fils, le mécanisme a permis d’apaiser leur douleur », confie-t-il.
Ces expériences montrent le rôle de ce dispositif, souvent méconnu du grand public. Il permet notamment de garantir la prise en charge des dommages causés par les véhicules circulant dans les pays membres de la Cedeao.
Un instrument au service de l’intégration régionale
Créée en 1982 par les chefs d’État de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la Carte Brune accompagne la libre circulation des personnes et des biens. Son objectif est d’étendre la garantie de responsabilité civile automobile à l’ensemble de l’espace communautaire.
Pour Habib Dia, président sortant du Conseil des bureaux nationaux et directeur général de Sunu Assurances Liberia, ce mécanisme répond avant tout à un besoin économique.
Il rappelle que les déplacements transfrontaliers de personnes et de marchandises comportent des risques. La Carte Brune permet ainsi de simplifier les démarches administratives et d’apporter une réponse aux accidents impliquant des véhicules étrangers.
Sur le terrain, son introduction a également changé les pratiques. Autrefois, les accidents impliquant des transporteurs étrangers pouvaient entraîner des arrestations, des immobilisations de marchandises et des blocages aux frontières.
El Hadj Amar Kébé, président du Bureau national sénégalais et président entrant du Conseil des bureaux, souligne cette évolution. Selon lui, la présentation de la Carte Brune permet désormais d’éviter certaines retenues arbitraires, l’assurance prenant le relais après un accident.
Près de deux millions d’attestations délivrées en 2025
Au Sénégal, le dispositif connaît une progression importante. Adossée aux contrats de responsabilité civile des 15 compagnies d’assurances IARD présentes sur le marché, la délivrance des attestations a fortement augmenté ces dernières années.
Les chiffres passent de 287 833 cartes en 2023 à 1 003 452 en 2024. En 2025, le nombre atteint 1 973 500 attestations délivrées.
Cette progression s’accompagne toutefois d’un volume important de sinistres. Au 31 décembre 2025, le Sénégal comptabilisait 1 883 dossiers en cours de traitement. Les principaux accidents concernent les axes Sénégal-Mali, Sénégal-Gambie et Sénégal-Guinée.
Les indemnisations versées aux victimes sur le territoire sénégalais témoignent également de l’importance financière du mécanisme. Elles s’élèvent à 363 millions de FCFA en 2023, 245 millions en 2024 et 329 millions en 2025.
Des retards d’indemnisation qui persistent
Malgré ces avancées, le dispositif reste confronté à des difficultés. Le délai moyen de traitement et de règlement effectif des dossiers atteint environ quatre ans, une situation régulièrement dénoncée par les bénéficiaires.
El Hadj Amar Kébé apporte toutefois une précision. Pour les sinistres dont le montant ne dépasse pas trois millions de FCFA, le Bureau national sénégalais peut procéder directement à l’indemnisation en moins d’un mois, lorsque le dossier est complet.
Les principales difficultés concernent plutôt les règlements entre les différents bureaux nationaux. Les créances en souffrance entre le Sénégal et les autres pays de la région atteignent actuellement deux milliards de FCFA.
La digitalisation pour accélérer les procédures
Face à ces contraintes, les responsables misent désormais sur la dématérialisation. L’objectif est de faciliter les contrôles, de limiter la fraude et de réduire les délais de traitement.
« En 2026, nous sommes définitivement sortis de l’ère du tout-papier », affirme Habib Dia. El Hadj Amar Kébé insiste également sur l’importance de la digitalisation pour permettre aux usagers et aux forces de contrôle de vérifier rapidement la validité des attestations.
Au Sénégal, la Police nationale et la Fédération sénégalaise des sociétés d’assurances déploient l’application « Sama Assurances ». Elle doit faciliter les vérifications instantanées sur les routes, même si l’équipement automatisé des postes-frontières reste encore à développer.
Lors de la 42e Assemblée générale de la Carte Brune Cedeao, organisée à Dakar du 19 au 22 octobre 2026, les assureurs ont acté le passage définitif à l’attestation dématérialisée. Ils ont également défini un cadre pour le règlement des sinistres en attente.
La généralisation de l’e-Carte, l’apurement des deux milliards de FCFA de créances et la réduction des délais d’indemnisation constituent désormais les principaux défis.
Au-delà de sa fonction assurantielle, la Carte Brune Cedeao apparaît ainsi comme un instrument de protection des victimes et de facilitation des échanges économiques. Son efficacité dépendra toutefois de la capacité des États et des bureaux nationaux à accélérer les remboursements et à renforcer la coopération régionale.



