Par Pr Balla Diop Ngom, professeur titulaire des universités
Dans un contexte marqué par les déficits budgétaires, l’endettement, les arbitrages financiers et les controverses politiques, une question fondamentale reste souvent reléguée au second plan : le Sénégal dispose-t-il des capacités scientifiques et technologiques nécessaires pour construire son propre avenir ? Pour le professeur titulaire des universités Balla Diop Ngom, l’enjeu dépasse largement la recherche académique. Il touche au cœur même de la souveraineté nationale.
La science, nouveau pilier de la souveraineté
La souveraineté d’une nation ne se mesure plus uniquement à la maîtrise de son territoire, à l’exploitation de ses ressources naturelles ou à son indépendance énergétique et monétaire. Elle repose également sur sa capacité à produire des connaissances, à maîtriser les technologies stratégiques et à développer des solutions adaptées à ses propres besoins.
À l’heure où l’intelligence artificielle, les données numériques, les algorithmes et les infrastructures de calcul redéfinissent les rapports de puissance, la maîtrise scientifique devient un levier essentiel d’autonomie. Pour le Sénégal, l’enjeu est de ne plus se limiter à importer des technologies conçues ailleurs, mais de développer les compétences nécessaires pour les comprendre, les adapter et, progressivement, en concevoir de nouvelles.
Le pays dispose pourtant d’atouts considérables : des universités, des laboratoires, des écoles d’ingénieurs, une communauté scientifique et une jeunesse nombreuse. Les ambitions affichées en faveur des sciences, des technologies, de l’ingénierie et des mathématiques (STEM), de l’innovation et de l’intelligence artificielle témoignent d’une prise de conscience croissante. Toutefois, un défi majeur demeure : transformer ces ambitions en capacités productives concrètes.
De la formation à l’industrialisation, le maillon manquant
Pour Balla Diop Ngom, la question n’est pas simplement de former davantage de diplômés, mais de bâtir un système cohérent reliant l’éducation, la recherche, l’innovation, le développement technologique, l’industrie et l’emploi.
En effet, un pays qui dépend largement de l’extérieur pour ses équipements industriels, ses logiciels, ses technologies énergétiques et ses instruments scientifiques reste exposé aux contraintes technologiques et économiques. Sans nier les bénéfices des échanges internationaux, cette dépendance souligne les limites d’une souveraineté politique qui ne s’accompagne pas d’une véritable autonomie scientifique.
La priorité consiste donc à établir des passerelles solides entre les universités, les centres de recherche, les entreprises et les industries. Une découverte scientifique doit pouvoir déboucher sur un prototype, puis sur un produit commercialisable ou une solution industrielle. Pour y parvenir, les chercheurs doivent accéder à des financements adaptés, les entreprises technologiques bénéficier d’un accompagnement approprié et les innovations trouver des débouchés sur le marché.
Le Plan stratégique national de la recherche et de l’innovation 2023-2032 s’inscrit dans cette ambition, en faisant de la connaissance et de l’innovation des leviers de l’industrialisation et du développement. Le défi est désormais de traduire cette orientation en réalisations tangibles, capables de renforcer les capacités nationales et de créer des emplois qualifiés.
Une interdépendance entre jeunesse, science, industrie et politique
Pour éclairer cette dynamique, le professeur mobilise une métaphore inspirée de la physique quantique. Le concept d’intrication, qui décrit des corrélations entre des systèmes quantiques, invite ici à penser le développement national comme un ensemble de dimensions étroitement liées.
La jeunesse, la science, l’industrie et l’action publique ne peuvent produire pleinement leurs effets lorsqu’elles évoluent de manière isolée. Une jeunesse insuffisamment formée aux sciences et aux technologies risque de voir son potentiel sous-exploité. Une recherche déconnectée du tissu industriel peut rester confinée dans les laboratoires. Une industrie dépourvue de capacités scientifiques demeure dépendante des innovations étrangères. Quant à l’action publique, elle perd en efficacité lorsqu’elle ne s’appuie pas suffisamment sur la connaissance et l’expertise.
La puissance nationale naît ainsi de la cohérence entre ces différentes composantes. Il ne s’agit pas d’assimiler le fonctionnement d’un État à celui d’un système quantique, mais d’utiliser cette analogie pour souligner l’importance des interactions et des complémentarités dans la construction du développement.
Un choix politique qui engage les prochaines décennies
La transformation du potentiel scientifique sénégalais en puissance économique suppose des décisions politiques durables. Cela passe notamment par un financement pérenne des laboratoires, le renforcement des formations scientifiques et techniques, le développement des écoles d’ingénieurs, le soutien à la maturation des innovations et une meilleure protection de la propriété intellectuelle.
L’attraction et la mobilisation de la diaspora scientifique constituent également un levier important, tout comme la création de mécanismes de coopération plus efficaces entre chercheurs, entrepreneurs et industriels.
L’objectif ne saurait se limiter à accroître le nombre de publications scientifiques. Il doit être de produire des connaissances capables de répondre aux besoins du pays, de soutenir la création de technologies locales et de consolider les capacités industrielles nationales.
Cette ambition soulève une interrogation stratégique : quel Sénégal se dessinera dans vingt ans si le pays ne maîtrise pas les technologies qui structureront l’économie et les rapports de puissance de demain ? La réponse engage les choix d’investissement, les priorités éducatives et la place accordée à la recherche dans les politiques publiques.
Franchir le seuil de la transformation scientifique
Le Sénégal dispose de ressources humaines, de chercheurs, d’entrepreneurs et d’un potentiel démographique important. Mais ces atouts ne suffisent pas, à eux seuls, à garantir une transformation économique durable. Ils doivent s’inscrire dans un environnement institutionnel, financier et industriel capable de convertir les connaissances en innovations, puis en richesses et en emplois.
Le professeur Balla Diop Ngom évoque, à cet égard, un possible « effet tunnel du développement », expression métaphorique désignant la capacité à dépasser les obstacles institutionnels, financiers et technologiques qui freinent le passage de la recherche à la production.
L’ambition ne devrait donc pas être uniquement de rattraper les économies les plus avancées, mais aussi de contribuer aux prochaines avancées scientifiques et technologiques. Dans cette perspective, la souveraineté du XXIᵉ siècle se construit autant dans les laboratoires et les écoles d’ingénieurs que dans les institutions politiques et les unités de production.
Au fond, la question centrale n’est plus seulement de savoir ce que le Sénégal possède, mais ce qu’il est capable de comprendre, d’inventer et de produire par lui-même. Car les ressources naturelles peuvent constituer un avantage, mais seule une stratégie durable de formation, de recherche et d’innovation permet de transformer cet avantage en puissance.
Le Sénégal ne manque pas d’intelligence. L’enjeu est désormais de construire le système qui permettra à cette intelligence de devenir un moteur de souveraineté, d’industrialisation et de développement.



