Au Sénégal, il devient difficile de passer une journée sans entendre parler de politique. À la télévision, à la radio, sur les réseaux sociaux, dans les conversations de quartier comme dans les familles, le débat public semble avoir trouvé son unique carburant : la politique. Économie, éducation, santé, emploi, agriculture, environnement, culture ou sécurité… presque tous les sujets finissent par être ramenés aux querelles partisanes. Comme si, dans ce pays, aucune question ne pouvait plus être discutée pour ce qu’elle est, sans être immédiatement enfermée dans le prisme du pouvoir et de l’opposition.
Le plus préoccupant est que cette logique ne s’arrête pas aux portes du pouvoir. Même après les élections et la mise en place des institutions, certains responsables politiques continuent de se comporter comme s’ils étaient encore en campagne. Lorsqu’on les interroge sur leur bilan, leurs responsabilités ou les difficultés auxquelles les populations sont confrontées, les réponses prennent souvent la forme d’arguments politiques. On explique, on accuse, on compare, on rappelle le passé… mais on répond parfois très peu à la question posée. Résultat : le citoyen, qui cherche une information claire sur une décision publique ou sur une situation qui affecte son quotidien, reste avec davantage de discours que de réponses.
Cette politisation permanente a également contaminé le jugement des citoyens. Dans certains milieux militants, reconnaître la pertinence d’une initiative portée par le camp adverse semble devenu presque impossible. Une bonne mesure peut être rejetée simplement parce qu’elle vient du mauvais parti ; une mauvaise décision peut, à l’inverse, être défendue avec acharnement parce qu’elle est portée par son propre camp. La vérité devient alors secondaire face à l’appartenance. On ne demande plus : « Est-ce une bonne décision pour le Sénégal ? » On demande plutôt : « Qui l’a proposée ? »
C’est ainsi que le débat public perd progressivement sa substance. Pendant que les polémiques politiques occupent les unes, les plateaux et les réseaux sociaux, des questions essentielles peuvent passer presque inaperçues. Le coût de la vie, l’emploi des jeunes, la compétitivité des entreprises, la transformation de notre économie, la qualité des services publics, l’éducation, la santé ou encore les difficultés du monde rural méritent pourtant des débats approfondis, documentés et contradictoires. Mais ces sujets ont souvent moins de visibilité qu’une déclaration politique, une querelle entre militants ou une polémique sur les réseaux sociaux.
Il faut pourtant comprendre qu’une démocratie ne se résume pas à l’affrontement entre partis. La politique doit être un moyen de résoudre les problèmes de la société, pas une fin en soi. Le pouvoir doit être évalué sur ses résultats, l’opposition sur la pertinence de ses propositions, et les citoyens sur leur capacité à juger les deux avec lucidité. Défendre systématiquement son camp, même lorsqu’il se trompe, n’est pas du patriotisme. Critiquer systématiquement l’autre camp, même lorsqu’il fait juste, n’est pas de la vigilance démocratique. C’est du sectarisme.
Le Sénégal a besoin de sortir de cette logique du « tout politique ». Nous devons réapprendre à débattre des idées sans regarder d’abord la couleur politique de celui qui les porte. Une bonne idée reste une bonne idée, qu’elle vienne du pouvoir ou de l’opposition. Une mauvaise décision reste mauvaise, même lorsqu’elle est prise par ceux que nous soutenons. C’est à ce prix seulement que le débat public pourra retrouver sa fonction première : éclairer les citoyens, contrôler l’action publique et contribuer à construire des solutions.
Car pendant que nous nous disputons sur la politique, le pays, lui, continue d’attendre des réponses.
Cheikhouna Bamba Lô
Média 28



