Le 1er décembre 1944, l’armée française ouvre le feu sur des tirailleurs sénégalais dans le camp militaire de Thiaroye, au Sénégal, un événement tragique qui marque une page sombre de l’histoire franco-africaine. Quatre-vingts ans après ce massacre, une part de la vérité demeure encore enfouie. Les descendants des victimes réclament une reconnaissance officielle de l’injustice subie par leurs ancêtres, tandis que les historiens demandent un accès plus large aux archives pour mieux comprendre ce qui s’est réellement passé. Du côté français, une étape importante est franchie avec la reconnaissance officielle du massacre, ouvrant la voie à une mémoire partagée et, peut-être, à une réconciliation.
À l’occasion du 80e anniversaire, Senny Camara, petite-fille de tirailleur, exprime la douleur de cet héritage à travers sa chanson Thiaroye 44. Sa voix douce, en wolof, raconte l’horreur vécue par les tirailleurs, sacrifiés et massacrés. « Ils les ont massacrés, oh massacrés », chante-t-elle, reprenant les souvenirs douloureux transmis par son grand-père, qui fond en larmes en évoquant les événements tragiques de Thiaroye.
Pour le rappeur Babacar Niang, alias Matador, l’histoire de Thiaroye est une blessure qui le hante depuis son enfance. Né et ayant grandi dans le camp militaire de Thiaroye, il apprend très tôt la vérité sur le massacre, une vérité que l’école ne lui a jamais enseignée. Dans les années 1990, il fonde le groupe WA BMG 44, un nom déjà emblématique du massacre, et dans ses textes, il fait entendre la voix des tirailleurs. En solo, il poursuit son combat pour que la vérité éclate. À l’occasion du 80e anniversaire, il publie un nouveau titre, Hécatombe, un cri de vérité pour faire entendre la mémoire de ces hommes sacrifiés.
Malgré la reconnaissance officielle par les autorités françaises du massacre de Thiaroye, cette tragédie demeure une plaie béante dans la conscience collective. Comme le souligne le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye, la vérité sur les circonstances du massacre et le nombre exact des victimes n’a toujours pas été entièrement révélée. L’armée française a longtemps véhiculé une version officielle, selon laquelle il s’agirait d’une répression d’une mutinerie, avec seulement 35 morts. Cette version est aujourd’hui contestée. L’historien Martin Mourre et l’historienne Armelle Mabon dénoncent cette vision, qui, selon eux, repose sur des mensonges d’État. D’abord, l’affirmation selon laquelle les tirailleurs avaient perçu l’intégralité de leur solde, alors que leurs revendications étaient légitimes. Ensuite, le nombre de tirailleurs envoyés à Thiaroye, qui ne serait pas de 1200 ou 1300, mais bien de 1600 à 1700, masquant ainsi le nombre réel des victimes. Enfin, les tirailleurs tués ne seraient pas enterrés dans le cimetière militaire de Thiaroye, mais dans des fosses communes.
L’omerta autour de l’histoire de Thiaroye semble lentement se lever. Des chercheurs comme Armelle Mabon dénoncent les entraves à l’accès aux archives. Malgré les promesses françaises de transparence totale, certaines archives sensibles semblent toujours manquantes, et des demandes d’accès à des documents, tels que ceux concernant la sanction de l’officier responsable de l’opération, restent sans réponse.
Un changement semble cependant en cours. Dans une lettre adressée au président sénégalais, Emmanuel Macron reconnaît enfin que la confrontation entre les tirailleurs et les militaires français, le 1er décembre 1944, a conduit à un massacre. Ce pas vers la reconnaissance officielle de ce qui est désormais considéré comme un massacre et non plus une répression ou une mutinerie est un tournant important. Macron souligne également la nécessité de collaborer avec les historiens pour écrire une histoire commune et partagée. La France semble prête à avancer dans cette direction, bien que des interrogations persistent sur l’intégralité des archives disponibles.
Cependant, la reconnaissance du massacre de Thiaroye dépasse la simple commémoration. Pour les descendants des victimes, il s’agit d’obtenir une réparation symbolique et de faire la lumière sur les événements qui ont défiguré l’histoire des relations franco-africaines. Dieynaba Sarr, du groupe Thiaroye 44, insiste sur l’importance de cette reconnaissance pour guérir les blessures et bâtir des relations respectueuses entre la France et l’Afrique. Sans cette reconnaissance, explique-t-elle, le deuil restera impossible.
Les revendications pour la reconnaissance officielle continuent. Aïssatou Mbow, professeure d’histoire et fille d’un ancien combattant, réclame que le massacre de Thiaroye soit intégré dans les programmes scolaires sénégalais pour que les jeunes générations connaissent enfin la vérité. En France, des députés réclament la création d’une commission d’enquête pour élucider ce qui s’est réellement passé à Thiaroye. Pour eux, la vérité doit aller au-delà de la simple reconnaissance du massacre : il faut savoir qui a empêché l’éclatement de la vérité et pourquoi les archives ont été bloquées si longtemps.
À 80 ans de distance, l’histoire du massacre de Thiaroye est encore en construction, entre mémoire, réconciliation et justice. Il est grand temps que la vérité éclate, non seulement pour les victimes, mais aussi pour leurs descendants et pour toute l’Afrique, qui porte encore le poids de cette tragédie.



