Quand une baisse de température devient une stratégie de production électrique, il est temps de poser les vraies questions.
Le DG de la SENELEC aurait-il trouvé en Dame Météo son nouveau partenaire stratégique ?
La baisse annoncée des températures à partir du jeudi 24 septembre pouvait effectivement apporter un peu d’oxygène à un système électrique sous tension. Une diminution de la demande de l’ordre de 150 MW pouvait contribuer à réduire temporairement le déséquilibre entre l’offre et la demande.
Bravo donc au « politicien de Teundieth » : il aurait découvert une centrale électrique d’un nouveau genre, gratuite, silencieuse et surtout… météorologique !
L’ironie s’arrête toutefois là.
Car un pays ne peut pas construire sa sécurité énergétique sur une baisse providentielle de la température.
La météo peut réduire la demande. Elle ne produit pas un seul mégawatt supplémentaire. Elle ne répare aucune turbine. Elle ne sécurise aucun approvisionnement en gaz. Elle ne réduit aucun contrat.
La météo peut sauver une soirée. Elle ne peut pas sauver une politique énergétique.
WAE : combien coûte réellement le recours au gasoil ?
C’est ici que les questions deviennent beaucoup plus sérieuses.
La centrale WAE est précisément l’une des infrastructures sur lesquelles le Sénégal devrait pouvoir compter dans sa marche vers le gaz et le cycle combiné.
Or, les difficultés techniques rencontrées récemment ont contribué à réduire les capacités disponibles. SENELEC a confirmé en septembre 2026 qu’une contrainte technique affectait WAE.
Dans le même temps, le recours au gasoil pose une question économique majeure.
Des informations font état d’une facture pouvant atteindre environ 780 millions de FCFA par jour pour le gasoil. Ce montant doit être documenté et vérifié dans les comptes et relevés d’achats de SENELEC.
Mais même au-delà de ce chiffre, une question fondamentale demeure :
Combien coûte réellement au Sénégal le maintien de capacités de production au gasoil alors que notre pays est désormais producteur de gaz ?
Plus préoccupant encore, des difficultés auraient été constatées dans les conditions de livraison et d’utilisation du gasoil. La question du temps de repos ou de décantation du combustible avant son utilisation est particulièrement importante.
Si les procédures d’approvisionnement prévoient une période de décantation et que celle-ci n’est pas respectée, les conséquences peuvent être lourdes : encrassement des filtres, maintenance accrue, indisponibilités et dégradation des équipements.
Qui paie cette facture ? SENELEC ? L’État ? Le contribuable ?
Des informations évoquent également des pénalités qui auraient pu atteindre 1,5 million d’euros, ainsi que des pertes ou risques concernant certaines garanties contractuelles.
Ces montants doivent être confirmés ou démentis par les documents contractuels et financiers.
Car s’ils sont avérés, nous ne sommes plus face à un simple problème d’exploitation.
Nous sommes face à une question de gouvernance industrielle et financière.
Karpowership : 121 FCFA le kWh !
Ici, le chiffre est beaucoup plus précis.
Le rapport SENELEC sur les mouvements d’achats de juillet 2025 fait apparaître un coût de 121 FCFA/kWh pour Karpowership.
121 FCFA le kilowattheure !
Voilà le véritable sujet.
Comment expliquer qu’une installation aussi importante pour l’équilibre du système électrique puisse afficher un tel coût d’achat ?
Le paradoxe est considérable lorsque l’on sait que la conversion au gaz et le fonctionnement en cycle combiné sont précisément censés permettre une production plus efficace et moins coûteuse que la production reposant sur des combustibles liquides.
Les documents de la CRSE montrent par ailleurs que les coûts variables hors combustible de Karpowership différaient selon le combustible utilisé, avec des coûts historiques plus faibles en GNL qu’en HFO.
Alors, comment arrive-t-on à 121 FCFA/kWh ?
Il faut décomposer ce chiffre.
- Combustible.
- Capacité.
- Location.
- Maintenance.
- Indexation.
- Disponibilité.
- Frais financiers.
- Pénalités éventuelles.
- Et toutes les autres composantes entrant dans le prix payé par SENELEC.
121 FCFA/kWh ne peut pas être un chiffre que l’on constate dans un rapport et que l’on range ensuite dans un tiroir.
Il faut l’expliquer.
Et surtout, il faut expliquer pourquoi le contribuable sénégalais doit supporter un tel niveau de coût alors que le Sénégal est désormais producteur de pétrole et de gaz.
Karpowership, Karmol, WAE : publions les contrats !
Nous demandons donc la publication des contrats et avenants relatifs à :
- Karpowership–SENELEC ;
- Karmol–SENELEC ;
- WAE–SENELEC ;
ainsi que des principales annexes financières et techniques permettant de comprendre le prix réellement payé par SENELEC.
Il faut notamment rendre accessibles les clauses relatives :
- au prix du combustible ;
- aux formules d’indexation ;
- aux paiements de capacité ;
- aux obligations de disponibilité ;
- aux garanties de performance ;
- aux pénalités ;
- aux clauses de take-or-pay ;
- aux conditions de maintenance ;
- et aux conséquences financières des indisponibilités.
Cette demande n’est ni excessive ni politicienne.
Elle relève du droit des citoyens à comprendre comment est géré un service public stratégique.
La loi sénégalaise n°2025-15 relative à l’accès à l’information consacre précisément ce droit, sous réserve des informations légalement protégées.
Alors appliquons-la.
La transparence ne doit pas être une promesse de gouvernance. Elle doit devenir une pratique de gouvernance.
Nous ne demandons pas des procès. Nous demandons des comptes.
Il faut être clair : il ne s’agit pas de condamner à l’avance WAE, Karpowership, Karmol ou quelque autre opérateur.
Il s’agit de vérifier.
- Vérifier les contrats.
- Vérifier les coûts.
- Vérifier les performances.
- Vérifier les pénalités.
- Vérifier les garanties.
- Vérifier les factures.
- Vérifier les responsabilités.
Et surtout, comprendre pourquoi le Sénégal, devenu producteur de pétrole et de gaz, continue à subir une crise électrique alimentée par les contraintes du gasoil, les indisponibilités de centrales et des coûts de production qui interrogent.
Le paradoxe est devenu trop gros pour être ignoré.
Du pétrole sous nos pieds.
Du gaz offshore.
Des centrales.
Et pourtant du gasoil, des pannes et des délestages. Quelque chose ne fonctionne pas. Et ce quelque chose ne peut pas être attribué à Dame Météo.
La météo peut être un allié. Elle ne doit pas devenir notre politique énergétique. Une baisse des températures peut offrir quelques heures de répit à SENELEC. Mais elle ne remplacera jamais une centrale disponible.
Elle ne remplacera pas une chaîne d’approvisionnement sécurisée. Elle ne remplacera pas des contrats maîtrisés. Elle ne remplacera pas une maintenance rigoureuse. Elle ne remplacera pas la transparence. Et surtout, elle ne remplacera pas une véritable stratégie énergétique nationale.
Le Sénégal n’a plus le droit de gérer son système électrique au jour le jour.
Nous avons les ressources.
Nous avons les centrales.
Nous avons désormais le gaz.
Ce qui nous manque, c’est une gouvernance énergétique à la hauteur de ces nouvelles responsabilités.
Alors oui, Dame Météo peut être la meilleure alliée ponctuelle de la SENELEC. Mais si notre sécurité énergétique dépend désormais de la baisse du thermomètre, il est temps de poser la question qui dérange :
Qui dirige réellement notre système électrique : les ingénieurs, les contrats… ou la météo ?
Aly Konaté
MONCAP Énergie



