Ils sont indissociables du paysage des transports dakarois. Les « Ndiaga Ndiaye », ces célèbres Mercedes blancs qui sillonnent quotidiennement les routes de la capitale et de sa banlieue, restent très prisés par les populations des quartiers populaires. Mais derrière leur popularité se cache une réalité beaucoup plus difficile pour ceux qui y travaillent.
Chauffeurs et apprentis exercent dans des conditions particulièrement précaires. Pour beaucoup, les garages ne constituent pas seulement leur lieu de travail, mais également leur lieu de vie. Originaires, pour la plupart, des régions de l’intérieur du pays, certains passent leurs journées et leurs nuits à bord de ces véhicules.
Dans les garages, un quotidien marqué par la précarité
Au garage de Keur Massar, sous une pluie battante, une altercation illustre cette tension quotidienne. Un apprenti s’oppose au chauffeur d’un autre « Ndiaga Ndiaye » qui bloque le passage de son véhicule. Après plusieurs minutes de dispute, le chauffeur décide de percuter le car qui lui barre la route afin de se frayer un chemin.
Quelques instants plus tard, son rival lui rend la pareille en heurtant à son tour le véhicule. Autour d’eux, les eaux stagnantes, mêlées aux ordures, rendent difficile la circulation des passagers. Descendre du car revient parfois à patauger dans une eau souillée.
Pour certains usagers, ces scènes sont révélatrices d’un malaise plus profond. « C’est tout le temps le même scénario dans tous les garages », témoigne un passager, qui évoque à la fois le manque d’encadrement et les difficultés sociales auxquelles sont confrontés certains chauffeurs et apprentis.
Dormir, manger et se laver dans le car
Malgré ces conditions, les « Ndiaga Ndiaye » assurent chaque jour la liaison entre les zones périphériques et plusieurs points stratégiques de Dakar, notamment École normale, Colobane, la mairie de Dakar, Ngor, Petersen ou encore Patte d’Oie.
À bord d’un car en partance pour l’École normale, Ali, la vingtaine, interpelle les passagers en répétant les différents arrêts : « Castor, Bourguiba, École normale ! ». Originaire de Nguékhokh, le jeune apprenti ne rentre chez lui qu’à l’occasion des grandes fêtes.
Il raconte une vie entièrement rythmée par le véhicule : « Nous nous lavons sur le marchepied du car le matin de bonne heure ou le soir, on mange dans le car et on dort aussi dans le car. »
À l’intérieur du véhicule, les traces de cette vie quotidienne sont visibles : restes de nourriture au sol, vêtements sales sur les sièges et résidus de spirales anti-moustiques. « Les chauffeurs peuvent souvent échanger leur rôle, mais nous, nous sommes là tous les jours, parfois même étant malades », ajoute-t-il.
Un autre apprenti, qui préfère garder l’anonymat, évoque également les difficultés sanitaires auxquelles ils sont confrontés : « Souvent même, on fait nos besoins dans la forêt avec juste une bouteille d’eau. »
Chauffeurs et apprentis pris au piège de la nécessité
Du côté des chauffeurs, la résignation semble souvent prendre le dessus. Pour ces pères de famille et jeunes conducteurs, conserver leur emploi demeure une priorité, malgré les conditions de travail.
Aziz, chauffeur sur la ligne desservant Ouakam, résume ce dilemme : « On n’a pas le choix, on est obligé de venir travailler tous les matins de bonne heure et de descendre tard le soir pour répéter le même scénario pendant des jours, dans des conditions extrêmement difficiles. Sinon, on risque de perdre notre gagne-pain. »
Cette précarité contraste avec la place toujours importante occupée par les « Ndiaga Ndiaye » dans le quotidien des Dakarois.
Un service populaire malgré le manque de confort
Le confort reste pourtant très limité. En période de forte chaleur, des strapontins supplémentaires sont parfois installés à l’entrée afin d’accueillir davantage de passagers.
Malgré cela, les usagers continuent de privilégier ces véhicules, principalement en raison de leur rapidité et de leur coût. « Le trajet est plus rapide et le coût du transport est moins cher, c’est l’unique raison qui fait que j’emprunte les Ndiaga Ndiaye », explique Mamadou Diédhiou.
Pour d’autres passagers, le nombre de places disponibles constitue également un avantage par rapport aux bus Tata. « On se contente de ce confort par rapport aux bus dans lesquels on peut rester debout durant tout le trajet », témoigne une passagère.
Le renouvellement du parc, une urgence
Entre conditions de travail difficiles, problèmes d’hygiène et manque de confort, la situation alimente les appels à une réforme du secteur. Usagers et observateurs plaident notamment pour la création d’écoles de formation destinées aux chauffeurs et receveurs, afin de renforcer leur professionnalisation.
La décentralisation des entreprises et activités économiques vers les régions est également présentée comme une piste pour réduire la pression sur Dakar. Mais l’une des principales attentes reste le renouvellement du parc automobile, avec des véhicules plus modernes, sûrs et adaptés aux besoins des usagers.
Car si les « Ndiaga Ndiaye » demeurent incontournables dans le paysage des transports dakarois, leur avenir pose désormais une question essentielle : comment préserver leur rôle social tout en améliorant les conditions de travail et de transport qu’ils offrent ?



