Elle a transformé sa douleur en combat. À Mbour, Aminata Boye est devenue la voix des familles sénégalaises confrontées à la disparition de leurs proches en mer.
Son combat est né d’un drame personnel. En 2020, son fils aîné, Waly, âgé de 19 ans, a embarqué à bord d’une pirogue à destination de l’Europe. Depuis, sa famille reste sans nouvelles de lui.
Aujourd’hui, Aminata accompagne celles et ceux qui vivent le même calvaire.
À Tefees, le traumatisme reste présent
Dans le quartier Tefees de Mbour, les traces de la migration irrégulière sont partout.
Selon le récit rapporté par l’AFP, près d’une maison sur trois aurait perdu un proche dans ces traversées meurtrières. La plupart des disparus sont de jeunes hommes.
Aminata s’y rend régulièrement pour soutenir les familles endeuillées.
Parmi elles, Anna Diop, 43 ans. En 2024, elle a perdu ses deux fils, Gora, 17 ans, et Mame Doudou, 15 ans.
Ils lui avaient annoncé leur départ pour la Gambie, officiellement pour faire du commerce. Mais la pirogue à bord de laquelle ils se trouvaient se dirigeait en réalité vers l’Europe.
L’embarcation a été retrouvée à la dérive. Ses 34 passagers étaient morts.
Anna a également perdu deux frères et deux neveux dans le même naufrage.
Aminata connaît cette douleur
Aminata Boye connaît intimement cette souffrance.
En 2020, deux de ses fils avaient pris la mer à trois jours d’intervalle. Le plus jeune, âgé de 14 ans, a réussi à atteindre l’Espagne.
Son frère aîné, Waly, n’a jamais été retrouvé.
Jeune pêcheur, il avait décidé de partir face aux difficultés rencontrées dans le secteur de la pêche.
Après une semaine sans nouvelles, Aminata a appris que son fils avait embarqué dans une pirogue signalée en difficulté au large de la Mauritanie.
Elle a alors multiplié les recherches. Des proches se sont rendus dans des hôpitaux en Mauritanie. Mais aucune trace de Waly n’a été retrouvée.
Cette disparition l’a profondément affectée.
Une association née d’une tragédie
Plutôt que de rester dans le silence, Aminata a décidé d’agir.
La même année, elle fonde le Collectif des victimes de l’émigration irrégulière au Sénégal (Coves).
Son constat est simple : les familles de disparus sont souvent livrées à elles-mêmes et disposent de peu de soutien.
Aujourd’hui, l’association accompagne plus de 100 femmes ayant perdu un enfant ou un conjoint dans les traversées migratoires.
Elle organise notamment des collectes, aide les familles lors des fêtes et de la rentrée scolaire et propose des activités génératrices de revenus, comme la couture.
« Au nom des mères »
Aminata est également devenue une interlocutrice pour plusieurs organisations engagées auprès des migrants et de leurs familles.
Elle travaille notamment avec le Comité international de la Croix-Rouge, la Délégation diocésaine des migrations du Sénégal et l’association Boza Fii.
Elle collabore aussi avec le réseau d’aide aux migrants Alarm Phone pour tenter de retrouver des personnes disparues.
Les familles viennent désormais directement vers elle avec des photos de leurs proches.
Aminata tente alors de recueillir des informations et d’entamer des recherches.
Son soutien dépasse toutefois la recherche des disparus. Elle accompagne également les mères et les veuves dans leur processus de deuil.
Une présence qui aide à tenir
Pour certaines familles, Aminata représente aujourd’hui un véritable soutien moral.
Ndeye Ndiaye, une habitante de Mbour, témoigne de son importance après la mort de sa fille Awa, décédée au Maroc en 2024 dans le naufrage d’une pirogue.
La jeune femme a laissé deux enfants orphelins.
Selon Ndeye Ndiaye, Aminata l’a aidée à traverser cette période particulièrement difficile.
Malgré sa propre douleur, elle continue donc de soutenir les autres familles.
« Il faut offrir des perspectives aux jeunes »
Après plusieurs années de combat, Aminata porte un message clair aux autorités.
Elle estime que l’État doit davantage agir sur les causes profondes de la migration irrégulière.
« L’État doit s’employer à sensibiliser les jeunes et à leur offrir des perspectives pour les maintenir au Sénégal ! »
Elle critique également les restrictions imposées par les pays européens en matière de visas et de circulation.
Pour elle, l’absence de perspectives et la fermeture des voies légales poussent certains jeunes à prendre des risques considérables.
À Mbour, la mer reste une tentation
Le combat d’Aminata se déroule au quotidien.
Sa maison se trouve à proximité d’une plage connue comme un point de départ des pirogues. Dans le quartier, certains l’ont même surnommée « l’aéroport ».
Après avoir rendu visite à Anna Diop, Aminata croise un jeune de sa famille, les yeux tournés vers l’océan.
Deux jours plus tôt, il avait lui-même pris une pirogue. Une panne de moteur avait contraint l’embarcation à revenir sur la côte.
Aminata sait pourtant que le danger reste présent.
Elle raconte notamment qu’un membre de sa famille a tenté à plusieurs reprises de partir et qu’elle est elle-même intervenue pour le ramener.
À Mbour, la mer continue donc de faire rêver certains jeunes. Mais pour Aminata Boye, elle porte désormais surtout le souvenir de ceux qui ne sont jamais revenus.
Son combat, lui, continue : retrouver les disparus, soutenir leurs familles et empêcher que d’autres mères connaissent le même drame.



