Lettre ouverte à Son Excellence Monsieur le Président de la République
M. Bassirou Diomaye Diakhar FAYE
Objet : Contribution critique sur l’accord technique Sénégal–FMI, en particulier sur le ciblage des subventions, et demande de clarification sur sa cohérence avec le « programme Diomaye Président » de souveraineté, de transparence et de bonne gouvernance
Excellence Monsieur le Président,
Suite à la conférence de presse tenue le 1ᵉʳ septembre 2026 par Monsieur le ministre de l’Économie, des Finances et du Plan, M. Cheikh Diba, annonçant un accord technique avec le Fonds monétaire international (FMI) pour un programme triennal d’environ 2,2 milliards de dollars (1 243 milliards de FCFA) au titre de la Facilité élargie de crédit (FEC) , je souhaite, en ma qualité d’ancien député et citoyen engagé, apporter une contribution critique à cet accord, en insistant particulièrement sur la réforme du ciblage des subventions, et solliciter de Votre Excellence des clarifications essentielles quant à sa conformité avec le projet socio-économique de souveraineté, de transparence et de bonne gouvernance que vous aviez présenté aux Sénégalais.
- Rappel des éléments essentiels de l’accord annoncé
D’après les déclarations officielles et le communiqué du FMI :
L’accord porte sur 36 mois (2026–2029) et vise à « redresser les finances publiques et relancer l’économie » .
Il est subordonné à l’approbation du Conseil d’administration du FMI et conditionné par la mise en œuvre de « mesures correctrices », notamment dans le traitement de la dette extérieure, évaluée à environ 132% du PIB fin 2024 .
Le ministre a insisté sur le fait que le traitement de la dette n’est pas une fin en soi, mais un moyen de « réduire progressivement la pression sur le budget, restaurer les marges de manœuvre de l’État et préserver notre capacité à financer les priorités nationales » .
Le Premier ministre a qualifié cet accord et l’annonce du Plan de traitement de la dette de « marqueur significatif » du mandat présidentiel . - Contribution critique : risques et questions de souveraineté
Si la stabilisation macroéconomique est légitime, plusieurs points appellent une vigilance démocratique et citoyenne.
2.1. Conditionnalités et marges de manœuvre budgétaires
Les programmes de la FEC du FMI comportent habituellement des conditionnalités en matière de :
Maîtrise du déficit budgétaire et de la masse salariale ;
Réforme des subventions et des dépenses sociales ciblées ;
Priorisation de certains investissements publics selon des critères de viabilité financière .
La question centrale est de savoir dans quelle mesure ces conditionnalités ne viendront pas limiter la capacité de l’État à financer les priorités sociales et territoriales que vous avez annoncées (emploi des jeunes, protection sociale, souveraineté alimentaire, transition énergétique, appui aux collectivités locales).
2.2. Transparence et redevabilité
Vous avez fait de la transparence et de la bonne gouvernance des piliers de votre projet. Or :
L’accord reste, à ce stade, un accord de principe au niveau des services, soumis à l’approbation du Conseil du FMI et assorti de « mesures correctrices » dont le détail complet n’a pas été rendu entièrement public .
La dette, son audit, les engagements contingents et les garanties de l’État doivent faire l’objet d’une information complète et accessible au Parlement et à la nation, conformément à l’esprit de votre programme.
La transparence exige que les Sénégalais connaissent les engagements précis pris vis-à-vis du FMI, leurs impacts budgétaires pluriannuels et les scénarios de croissance, d’emploi et de dépenses sociales qui en découlent.
2.3. Souveraineté économique et choix de développement
Le « programme Diomaye Président » a été vendu comme un projet de souveraineté économique, de réduction de la dépendance et de maîtrise de nos choix de développement.
Or, un programme FMI, même présenté comme « approprié » par les autorités, implique inévitablement :
Une coordination étroite avec les orientations de l’institution en matière de politique budgétaire, monétaire et de réformes structurelles ;
Un risque de perception d’alignement sur des schémas éprouvés ailleurs, mais pas toujours adaptés aux spécificités sénégalaises (structure de l’emploi, informalité, poids des collectivités, enjeux climatiques et pastoraux).
La question n’est pas de rejeter a priori tout appui extérieur, mais de s’assurer que le Sénégal reste maître de son calendrier, de ses priorités et de son modèle de développement. - Focus critique : le ciblage des subventions et la protection sociale
La réforme du ciblage des subventions est présentée comme un axe majeur de la nouvelle équation économique issue de l’accord avec le FMI. Selon les éléments rendus publics :
Le gouvernement entend opérer un recentrage des actions de l’État sur les secteurs prioritaires et un ciblage plus efficient des soutiens publics dans le secteur de l’énergie.�
Le ministre des Finances a évoqué un meilleur ciblage des subventions à l’électricité et, plus largement, une révision des subventions énergétiques, dont le poids pourrait dépasser 800 milliards de FCFA en 2026.�
L’objectif affiché n’est pas d’abandonner la protection des populations, mais de la renforcer en orientant prioritairement l’intervention de l’État vers les ménages les plus vulnérables, le transport collectif et les activités essentielles.�
Parallèlement, « ceux qui ont la capacité de supporter le prix réel devront progressivement, et dans des conditions maîtrisées, contribuer à leur juste part ».�
Cette réforme s’accompagne d’une augmentation annoncée de l’enveloppe des bourses de sécurité familiale, dont le paiement devrait intervenir avant la fin septembre 2026, sur la base du Registre national unique (RNU) actualisé et validé.�
3.1. Un dispositif techniquement ambitieux, mais politiquement sensible
Sur le plan technique, le dispositif repose sur :
La recertification des bénéficiaires des bourses de sécurité familiale ;
La mise à jour et l’extension du Registre national unique (RNU), adossé aux données socio-économiques et au « scoring » des ménages, de manière à mieux identifier les populations vulnérables.�
La répartition des quotas de ménages par région, département et commune, sur la base de l’incidence de la pauvreté, avec l’appui de l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (ANSD).�
Ces éléments sont, en eux-mêmes, pertinents et conformes aux bonnes pratiques en matière de protection sociale ciblée.
Cependant, plusieurs questions demeurent :
Quels critères précis seront retenus pour définir les ménages « vulnérables » bénéficiant des subventions ciblées et ceux appelés à supporter le « prix réel » ?
Comment sera garanti que le RNU soit exhaustif, fiable et actualisé, notamment dans les zones rurales, les quartiers populaires et les zones pastorales où l’identification administrative reste fragile ?
Quel mécanisme de recours sera offert aux ménages exclus ou mal classés, afin d’éviter des erreurs de ciblage aux conséquences sociales graves ?
Comment sera assurée la transparence sur les économies réalisées grâce au ciblage, et leur réaffectation effective vers les secteurs prioritaires (emploi, santé, éducation, agriculture, pastoralisme, appui aux collectivités) ?
3.2. Risques sociaux et risques politiques
Le ciblage des subventions, s’il n’est pas accompagné de garanties fortes, comporte des risques majeurs :
Risque d’exclusion de ménages réellement vulnérables mais mal enregistrés ou mal classés dans le RNU, en particulier dans les zones périphériques (banlieues de Dakar, zones rurales et pastorales).
Risque de hausse effective du coût de la vie pour les classes moyennes et populaires, si la libéralisation partielle des prix de l’énergie n’est pas compensée par des mesures sociales suffisamment robustes et rapides.
Risque de défiance politique, dans la mesure où une partie de l’opinion peut percevoir cette réforme non comme un « ciblage vertueux », mais comme une réduction déguisée des subventions, imposée sous la pression du FMI.�
Ces risques sont d’autant plus sensibles que vous avez bâti votre légitimité sur un discours de justice sociale, de souveraineté et de rupture avec les ajustements brutaux.
3.3. Cohérence avec le « programme Diomaye Président »
Le « programme Diomaye Président » a été présenté comme un projet de souveraineté, de transparence et de bonne gouvernance, au service d’une protection sociale renforcée et d’un développement endogène.
Dans ce contexte, il est légitime de demander :
En quoi le ciblage des subventions tel qu’il est conçu aujourd’hui traduit-il concrètement ce projet de souveraineté, plutôt qu’une logique d’ajustement budgétaire classique ?
Comment garantissez-vous que les économies issues du ciblage ne serviront pas prioritairement à rassurer les créanciers et le FMI, mais bien à financer des politiques sociales et productives (emploi des jeunes, agriculture et pastoralisme, décentralisation, transition énergétique) ?
Quel dispositif de suivi-évaluation indépendant sera mis en place pour mesurer l’impact réel du ciblage sur le niveau de vie des ménages, l’accès à l’énergie et la cohésion sociale ? - Demande de clarification : cet accord est-il en phase avec le « programme Diomaye Président » ?
Excellence Monsieur le Président,
Au regard de ce qui précède, et en particulier des enjeux liés au ciblage des subventions, je vous saurais gré de bien vouloir apporter des réponses claires aux interrogations suivantes :
En quoi l’accord technique avec le FMI, et notamment la réforme du ciblage des subventions, traduit-il concrètement le projet de souveraineté, de transparence et de bonne gouvernance que vous avez soumis au peuple sénégalais ?
Quelles garanties pouvez-vous offrir que les conditionnalités du FMI ne viendront pas contraindre les choix budgétaires prioritaires (emploi des jeunes, protection sociale, agriculture et pastoralisme, décentralisation, transition énergétique) ?
Comment comptez-vous assurer une transparence totale sur :
Les engagements précis pris avec le FMI, notamment en matière de subventions ;
Leur impact sur le budget de l’État et sur les collectivités territoriales ;
Les scénarios macroéconomiques (croissance, inflation, emploi, dette) retenus ?
Quel rôle le Parlement sera-t-il appelé à jouer dans le suivi de cet accord, notamment à travers l’examen des lois de finances, le contrôle du dispositif de ciblage des subventions et l’évaluation des politiques sociales associées ?
Enfin, comment rassurez-vous les forces vives de la nation, dont certaines dénoncent déjà une « forfaiture » ou un renoncement à la souveraineté budgétaire , que cet accord reste un instrument au service du projet national et non une contrainte subie, en particulier dans le domaine sensible des subventions et de la protection sociale ? - Engagement citoyen et appel au débat démocratique
Excellence Monsieur le Président,
Cette lettre ouverte se veut constructive. Elle traduit la préoccupation légitime de nombreux citoyens, anciens responsables publics et organisations de la société civile, de voir les grands engagements financiers de l’État pleinement alignés sur le projet politique que vous portez, en particulier dans le domaine crucial des subventions et de la protection sociale.
Je reste, pour ma part, disposé à contribuer, dans le respect des institutions et en toute responsabilité, à un débat démocratique exigeant sur ces questions, afin que l’accord avec le FMI, s’il doit être mis en œuvre, le soit dans des conditions de souveraineté, de transparence et de bonne gouvernance conformes à l’esprit du « programme Diomaye Président », et que le ciblage des subventions soit un levier de justice sociale et non un facteur d’exclusion.
Dans cette attente, je vous prie d’agréer, Excellence Monsieur le Président de la République, l’expression de ma très haute considération.
Fait à Dakar, le 3 septembre 2026
M. Dione Sanou
Ancien député
dionesanouparis@gmail.com
77 661 88 36 – Dakar



