À 90 ans, El Hadji Abdou Mboup, natif de Bambey et installé à Thiaroye dès 1940, brise le silence dans un entretien accordé à L’Observateur, à l’occasion du 80e anniversaire du massacre de Thiaroye. Dans cet entretien, il revient sur les événements tragiques du 1er décembre 1944, qu’il a vécus de près, alors qu’il n’était qu’un jeune talibé.
L’arrivée à Thiaroye : Un Choc Culturel et Humain
El Hadji Abdou Mboup raconte qu’il a été envoyé à Thiaroye par sa famille, en 1940, sous la tutelle d’un maître coranique nommé Ndiawar Wade. Ils résidaient à proximité de l’actuelle Grande Mosquée de Thiaroye, à Tally Diallo. À l’époque, les tirailleurs sénégalais, revenus de France, avaient déjà commencé à s’intégrer dans la vie locale. Ils échangeaient régulièrement avec les populations, offrant des vêtements et de la nourriture. Les relations étaient cordiales, la chaleur humaine entre les soldats africains et les habitants se ressentait au quotidien. Mais cette harmonie allait rapidement être perturbée par un drame annoncé par les circonstances.
Une Prédiction Inquiétante
Avant l’événement tragique, un notable du village, Malick Mboup, avait averti qu’un jour sombre s’abattrait sur Thiaroye. Lors d’une réunion informelle, devant la maison de Diawar Diagne, il avait conseillé à la population de se barricader chez elle dès l’aube, quand ce jour arriverait. Les raisons de cette prédiction demeurent floues : avait-il pressenti la montée de la révolte parmi les tirailleurs, ou savait-il quelque chose que les autres ignoraient ? La réponse reste un mystère.
Les Premiers Signes de la Tragédie
Le 1er décembre 1944, la journée commence comme une autre. Les jeunes talibés, dont El Hadji Abdou Mboup, se rendent dans les marécages proches du camp militaire pour conduire le bétail au pâturage. À ce moment, il aperçoit des chevaux rouges et blancs montés par des spahis, suivis d’une jeep. Cette scène semble annoncer quelque chose de grave. Le jeune Abdou Mboup, après avoir sécurisé son troupeau, entend soudainement des coups de feu, vers 8h30. Un crépitement de balles assourdissant, un véritable carnage qui affole les animaux. C’est alors qu’il se souvient du geste héroïque de Mbarick Kounta, un Maure, qui réussit à sauver le mouton qu’il gardait et à le ramener au pâturage.
L’horreur Derrière les Barbelés
Alors qu’il retourne sur ses pas, il aperçoit à travers les barbelés du camp militaire des scènes de violence inouïe : des tirailleurs, pris de panique, tentent de fuir, mais sont abattus. Il distingue un commandant, un officier blanc, qui tente d’interrompre le carnage en criant « Arrêtez-vous ! ». Mais il est trop tard. Les fusillades continuent de faire des ravages. Il décrit également l’arrivée de camions bleus, probablement utilisés pour évacuer les corps des victimes, sans savoir où ils les conduisaient.
Le Silence qui Suit le Massacre
Après l’attaque, le calme retombe brutalement sur Thiaroye. Les habitants, pétrifiés par la violence de ce qu’ils viennent de vivre, restent enfermés chez eux. Des notables de la ville, dont Baye Diawar Diagne et d’autres figures respectées, tentent de prendre contact avec les autorités du camp militaire pour comprendre ce qui s’est passé, mais les résultats restent incertains. Le massacre laisse une empreinte indélébile sur la communauté, et les tirailleurs, jadis fraternels, disparaissent sans laisser de trace.
Les Souvenirs Inoubliables
El Hadji Abdou Mboup se souvient particulièrement d’un tirailleur, nommé Khaly, qui l’avait pris sous son aile pendant qu’il fréquentait le daara. Ce tirailleur lui avait offert un pull pour se protéger du froid. Depuis ce jour funeste, il n’a plus jamais revu Khaly, comme tant d’autres tirailleurs qui avaient tissé des liens forts avec la population. Ces souvenirs, gravés à jamais dans sa mémoire, refont surface chaque année à l’approche de la date de cette tragique commémoration.
À travers son témoignage, El Hadji Abdou Mboup fait revivre un moment douloureux de l’histoire de Thiaroye, offrant un éclairage humain sur les événements qui ont marqué à jamais cette localité sénégalaise. Un événement qu’il n’oubliera jamais, malgré les décennies passées.



