Le féminisme est aujourd’hui très présent dans le débat public sénégalais, et son rôle dans la défense des femmes contre les violences, les discriminations et les injustices est incontestable. Mais une question mérite d’être posée : le combat féministe doit-il nécessairement se construire dans l’opposition permanente entre la femme et l’homme ? Trop souvent, certaines prises de position donnent le sentiment que le mariage serait avant tout un espace d’affrontement et que l’émancipation de la femme passerait par une rupture avec l’homme, l’union conjugale ou même l’idée de vie à deux. Défendre une femme victime de violences ne devrait pourtant pas signifier condamner le mariage, ni présenter la solitude comme l’horizon naturel de son émancipation. La femme peut être protégée sans être enfermée dans une logique de confrontation avec l’homme.
Le combat pour les femmes pourrait aussi s’ouvrir à des réalités moins visibles, mais tout aussi douloureuses. La femme est précieuse, mais elle est également exposée à des fléaux dont elle peut parfois être elle-même victime sans véritablement l’avoir choisi. C’est tout le sens de l’ouvrage « Ci Lan̈u Bokk – Les oubliés du combat », de la travailleuse sociale Yacine Seye. À travers son regard sur les femmes prostituées, l’auteure mène un combat féministe différent : elle rappelle que ces femmes sont, avant tout, des femmes comme les autres, dignes de compassion, de respect et de considération. Beaucoup ne choisissent pas cette existence par plaisir, mais y sont poussées par la précarité et les contraintes sociales. Et paradoxalement, la même société qui les abandonne est souvent la première à les condamner avec la plus grande violence.
Le féminisme gagnerait donc à élargir son champ de bataille : moins opposer les sexes, davantage combattre les injustices qui frappent les femmes. Comprendre ces femmes, leur offrir des possibilités de réinsertion, leur permettre de tourner le dos à la prostitution sans les condamner ensuite à l’exclusion : voilà aussi un combat féministe. Car défendre la femme ne devrait jamais consister à l’éloigner de la société, mais à lui permettre d’y trouver pleinement sa place. Le véritable progrès ne sera pas celui d’un monde où la femme et l’homme se regardent comme des adversaires, mais celui où chacun pourra vivre avec dignité, protection et liberté.
Cheikhouna Bamba Lô
Média 28



