Quand le numérique complique au lieu de faciliter, il faut savoir s’arrêter pour corriger. Le titre du quotidien La Tribune, ce jeudi 17 septembre 2026 — « Les couacs d’un marché de 30 milliards » — pose une question qui dépasse largement les simples difficultés techniques. Selon le journal, l’expérimentation de la digitalisation du paiement des factures dans certains établissements hospitaliers connaît déjà des dysfonctionnements : des patients auraient été renvoyés dans des structures comme l’hôpital Roi Baudouin en raison de problèmes liés au nouveau dispositif, tandis que des agents de santé et des usagers dénoncent les difficultés rencontrées. Or, si cette phase pilote présente effectivement de telles failles, l’annonce d’une généralisation à l’ensemble des hôpitaux en décembre mérite une sérieuse réévaluation.
La digitalisation du paiement des services de santé peut pourtant répondre à de vrais objectifs : réduire les manipulations d’espèces, améliorer la traçabilité des recettes, simplifier le parcours du patient et renforcer la transparence. Le ministère de la Santé a d’ailleurs présenté, en avril et juin 2026, des partenariats avec des opérateurs de paiement numérique comme Wave et Orange Finance Mobile pour moderniser progressivement ces paiements. Mais une innovation dans le secteur de la santé ne peut être évaluée uniquement à l’aune de ses ambitions : elle doit d’abord être jugée sur sa capacité à fonctionner lorsque le patient est devant le guichet, malade, pressé et parfois démuni.
Car les conséquences d’un système défaillant peuvent être beaucoup plus graves qu’un simple désagrément informatique. Un paiement bloqué peut retarder une consultation, un examen, une hospitalisation ou l’accès à un médicament. Pour un malade ou un accompagnant, une panne de réseau, une transaction non reconnue, un problème de compte ou une mauvaise synchronisation ne doit jamais devenir un obstacle à la prise en charge. Il faut donc prévoir des procédures de secours permettant à l’hôpital de continuer à recevoir et soigner le patient lorsque le numérique tombe en panne. La technologie doit servir le soin, jamais devenir une condition préalable au soin.
L’autre interrogation concerne le coût annoncé de 30 milliards de francs CFA. Lorsqu’un projet d’une telle ampleur présente déjà autant de difficultés pendant sa phase expérimentale, la réponse ne devrait pas être de passer rapidement à l’échelle nationale, mais de rechercher précisément l’origine des dysfonctionnements. Tests techniques indépendants, audit du dispositif, formation des personnels, accompagnement des patients, sécurisation des transactions, amélioration de la connectivité et mécanismes de recours doivent être réalisés avant toute généralisation. Le Programme de digitalisation de la santé reconnaît lui-même l’existence de défis liés à l’interopérabilité, à la cybersécurité, aux équipements et aux coûts récurrents du numérique.
Il ne s’agit donc pas de rejeter la digitalisation, mais de demander qu’elle soit réussie avant d’être généralisée. Les milliards investis doivent produire un système fiable, accessible et réellement utile aux hôpitaux comme aux patients. Décembre ne devrait pas être une échéance à respecter coûte que coûte, mais une échéance conditionnée à la résolution des problèmes constatés. Dans un secteur aussi sensible que la santé, mieux vaut retarder une généralisation de quelques semaines ou quelques mois que déployer à l’échelle nationale un dispositif dont les failles sont déjà visibles. Un projet de 30 milliards ne doit pas seulement être grand par son coût : il doit être à la hauteur des attentes et des besoins des Sénégalais.
Cheikhouna Bamba Lô
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