Au Sénégal, le débat politique semble progressivement perdre ce qui devrait faire sa noblesse : la confrontation des idées. À mesure que les échéances électorales approchent ou que les rivalités s’exacerbent, les arguments cèdent trop souvent la place aux attaques personnelles, aux propos haineux et aux campagnes de dénigrement. L’adversaire politique n’est plus seulement celui dont on conteste le programme ou la vision ; il devient parfois un ennemi qu’il faudrait humilier, discréditer et présenter comme le mal absolu.
Cette dérive ne concerne pas uniquement les responsables politiques. Chefs de parti, militants, sympathisants, influenceurs et chroniqueurs ouvertement partisans participent parfois à cette surenchère. Sur certains plateaux de télévision et dans les débats publics, les mots deviennent des armes. On cherche moins à démontrer que l’adversaire a tort qu’à le détruire symboliquement. Sa compétence est attaquée, son honneur questionné, son parcours réécrit et, parfois, sa vie privée exposée sans la moindre considération pour son humanité. Pourtant, derrière chaque responsable politique, il y a un père, une mère, un époux, une épouse, des enfants, des amis et des proches qui n’ont pas choisi de devenir les victimes collatérales d’un affrontement partisan.
Les conséquences de cette brutalisation du discours politique dépassent largement les plateaux de télévision. Elle contribue à donner une image inquiétante de notre démocratie et de notre société à l’extérieur. Mais surtout, elle empoisonne les relations entre Sénégalais. Entre 2020 et 2024, les profondes divisions politiques ont parfois provoqué des ruptures d’amitié, des querelles entre proches, des tensions familiales et même des séparations ou des mariages fragilisés par des divergences partisanes. Comment accepter que des personnes qui ont partagé des années d’amitié ou des liens familiaux solides en viennent à se considérer comme ennemies simplement parce qu’elles ne soutiennent pas le même camp politique ?
La politique devrait pourtant être une confrontation de projets, pas une guerre entre citoyens. On peut combattre fermement une politique sans mépriser celui qui la défend. On peut dénoncer une décision sans salir une personne. On peut considérer qu’un responsable n’a pas les qualités nécessaires pour gouverner sans chercher à détruire son honneur ou à fouiller dans sa vie privée. L’évaluation d’un homme ou d’une femme politique devrait d’abord porter sur ses compétences, son parcours professionnel, ses résultats, son intégrité publique, sa capacité à décider et sa vision pour le pays.
Le Sénégal mérite mieux que cette politique de l’invective permanente. Ses citoyens ont besoin d’un débat où l’on peut être adversaires sans devenir ennemis, contradicteurs sans devenir haineux, et différents sans cesser de se respecter. La démocratie ne grandit pas lorsque l’on transforme son adversaire en diable ; elle grandit lorsque l’on est capable de lui répondre par des arguments suffisamment solides pour ne pas avoir besoin de l’insulter.
La politique doit rester une bataille d’idées. Dès lors qu’elle devient une guerre contre les personnes, c’est toute la société qui en sort perdante.
Cheikhouna Bamba Lô
Média 28



